Institutrice de formation, Martine Payfa a travaillé dans
l’enseignement communal de 1970 à 1989, année
où elle est élue pour la première fois
au Parlement bruxellois et devient, parallèlement, Présidente
du CPAS de Watermael-Boitsfort.
Députée fédérale FDF en 1995-1996 et 2003-2004, elle
revient pourtant toujours vers l’assemblée bruxelloise, où elle
siège à nouveau depuis juin 2004.
En 1995, elle devient la bourgmestre de Watermael-Boitsfort, succédant à sa
mère, Andrée Payfa, grande dame du FDF décédée
en avril 2004 et qui fut, en 1977, la première femme Bourgmestre en Région
bruxelloise. Opladis
: Madame
la Bourgmestre, Watermael-Boitsfort est une commune particulièrement étendue,
avec un territoire de près de 13 km², à la
limite de la région bruxelloise côté sud-est.
La forêt de Soignes en couvre plus de la moitié et
le reste est on ne peut plus verdoyant, ce qui en fait sans
doute la commune la plus verte de la Région de Bruxelles-Capitale. Effectivement
! Watermael-Boitsfort n’est pas une
commune comme les autres et ce, pour plusieurs raisons. Il
y a la forêt de Soignes, bien sûr, mais aussi
un côté village, avec ses avantages et ses inconvénients.
Je pense notamment aux rumeurs. C’est une commune où l’on
vit vraiment la proximité. Les gens se croisent, s'arrêtent,
se parlent. Les occasions de rencontres sont multiples. Les
fêtes de rues sont fréquentes: les artères
concernées sont alors interdites à la circulation
pour que les habitants puissent, par exemple, organiser des
barbecues. C’est vraiment une commune très conviviale.
Elle est par ailleurs très recherchée pour
son côté artistique. De nombreux peintres sont
venus s’y installer parce qu'il y fait bon vivre. Je
pense à Rik Wouters, à Paul Delvaux, bien sûr,
et cela continue à l’heure actuelle.
Opladis : Vous
avez d’ailleurs une
Académie des Beaux-Arts
très célèbre. Non avons deux académies de renom. Celle des Beaux-Arts,
qui a longuement été dirigée par le
peintre Roger Somville, et l’Académie de Musique
, longtemps sous la baguette du compositeur Van Rossum, à qui
l'on doit notamment des oeuvres pour le Concours Reine Elisabeth.
Ces deux personnalités ne dirigent plus aujourd’hui
nos académies mais celles-ci n’en conservent
pas moins une grande réputation.
Opladis : Quelle est la vie culturelle de Boitsfort ? Nous
avons, bien sûr, le Centre culturel Paul Delvaux.
C’est un centre de proximité, avec nombre de
coproductions, notamment théâtrales. Un film
y est aussi projeté tous les mercredis soirs: c'est
important dans une commune décentralisée. Nous
avons deux pôles commerciaux : la Place de Boitsfort,
où se trouve le pôle administratif avec la Maison
communale, et la Place Keym. En semaine, les gens se rencontrent
près des commerces de la Place Keym, le dimanche,
tous les habitants se retrouvent autour de la Maison communale,
au marché dominical, l'un des plus beaux de la Capitale.
Au niveau du patrimoine, nous sommes la commune qui compte
le plus de logements sociaux : 20% du bâti à Watermael-Boitsfort
est du logement social.
Opladis : Ce
qu’on n’imaginerait
pas par a priori… Effectivement, car Watermael est
toujours perçue
comme une commune riche et aisée ! Cela dit, ces logements
sociaux sont très bien intégrés puisque
qu'ils se répartissent en deux cités-jardins,
avec des venelles, etc. Le Logis et Le Floréal ont été construits à partir
de 1921 sur base des cottages anglais par le grand architecte
Eggericx. On vient parfois de loin pour les visiter. Une
quarantaine de maisons ont néanmoins été vendues à des
particuliers, parce que les sociétés de logements
sociaux ont parfois rencontré des problèmes
financiers et, aujourd'hui, cela devient un « must » d’acheter
des maisons au sein des cités-jardins. Le plus ancien
quartier de Boitsfort est celui « du coin du balai »,
ainsi nommé parce qu’on y fabriquait autrefois
des balais avec des rameaux récoltés en forêt
de Soignes. Situé à l’orée de
la forêt, c’était un quartier populaire
avec de toutes petites maisons de 3 à 5 m de façade
au plus, qui se vendent, à l’heure actuelle, à des
prix fous. C’est devenu le quartier BoBo (bourgeois
bohème). Nous avons encore deux superbes parcs: le
Parc Tournai-Solvay et le Parc de la Héronnière.
Le premier est un parc très accidenté, mais
prodigieux, avec notamment un potager et une roseraie : il
est géré par la Région, tandis que le
second présente plutôt une végétation
sauvage, avec des iris bruxellois, des marais, un ruisseau… relevant
aussi de la gestion régionale, il est très
fréquenté par les seniors puisque plat. Il
relie en quelque sorte Auderghem au centre de Watermael-Boitsfort.
Opladis :Donc
Watermael-Boitsfort est une commune un peu atypique. Même politiquement, vous conduisez une majorité un
peu particulière. Au niveau des partis, c’est le FDF, le parti libéral
et les Ecolos qui gèrent la commune. Cette commune
est aussi particulière au niveau de sa police, notamment.
Je veille tous les jours à ce que la police garde
son rôle de prévention, préserve une
image humaine. Il est fréquent que la police ramène
des seniors dans leur maison de repos (nous avons deux maisons
de retraites privées et une autre, gérée
par le CPAS) parce que, notamment, à la Cambre, une
section spéciale accueille les personnes atteintes
de la maladie d’Alzheimer. Autre particularité :
nous sommes la seule commune de la Région à ne
pas être équipée d’horodateurs.
C’est inutile ! Nous avons quelques zones bleues mais
nous pouvons encore gérer la mobilité dans
la commune sans taxer les stationnements. Dernière
particularité : cela fait 25 ans que des femmes bourgmestres
se succèdent et, en plus, au sein de la même
famille : la mère et la fille. J’en suis très
fière et je crois que cette gestion a donné une
touche particulière dans la manière d’aborder
les choses. Je ne suis pas féministe à outrance,
mais c’est vrai que la complémentarité dans
la gestion d’une commune est importante. Il faut des
hommes et des femmes, parce que nous avons des perceptions
différentes, des caractères spécifiques.
Le fait que la commune soit gérée par une femme
a eu d'indéniables impacts. Je pense, notamment, à la
communication. Depuis 6 ans, nous tentons de favoriser le
partage en proposant un lieu de parole entre habitants et élus.
Nous avons divisé la commune en 5 quartiers et, chaque
année, les habitants de chaque quartier sont invités à notre
salle de fêtes pour venir y parler. Ce lieu permet
aux gens d'évoquer leur réalité quotidienne.
Watermael-Boitsfort,
découpée en zones
de participation.
On parle de déjections canines, de l’état
des trottoirs, des problèmes de stationnement, du
sentiment d’insécurité, etc. Or, lors
de ces réunions-là, l'assemblée est
constituée principalement d’adultes. On essaie
d’améliorer des petites choses, on assure un
suivi et un équilibre dans tous les quartiers. On
se frotte à la politique au sens étymologique
du terme : la gestion de la cité. Ce lieu de parole
est primordial. Personnellement, j’ai très peur
de l’extrême-droite. Or qu’est-ce qu’on
constate ? Que dans une ville comme Anvers, où l’on
a fusionné toutes les communes, l’habitant se
trouve distancié de ses institutions, de sa police,
de son administration. C’est là que l’extrême-
droite fait son nid. Je suis persuadée qu'il y a un
lien. Il est important que les gens puissent venir dire à leurs
gestionnaires politiques, à un moment donné : "Ca, ça
ne va pas !" On constate d’ailleurs que, dans
la première demi-heure, c’est toujours très
passionnel. Des gens se fâchent. Cela exige de grandes
qualités d’écoute de notre part. Il faut
ensuite assurer un suivi, régler les choses, etc.
Je constate, et j’en suis fière, que nous n’avons
pas de liste d’extrême-- droite déposée à Boitsfort.
Nous en avons eu une, une seule fois, mais plus aux dernières élections.
Je suis intimement persuadée que c’est lié principalement à l’existence
de ces lieux de paroles. C’est capital au niveau de
la démocratie locale et ça ne coûte rien
!
Opladis :Je me suis laissé dire qu’à l’occasion
des traditionnels problèmes relationnels intergénérationnels
- lorsque, par exemple, les jeunes font un peu trop de bruit
au goût des aînés- ce n’est pas
obligatoirement la police qui intervient. Effectivement.
Nous avons un Contrat de Prévention,
avec notamment des éducateurs de rue et un service
de médiation qui règle les problèmes
de voisinage. Il y a pas mal de conflits intergénérationnels,
principalement entre les ados et les personnes âgées,
essentiellement en période d’été parce
que les jeunes circulent beaucoup plus, se retrouvent le
soir dans la rue, etc. Cela crée des soucis car chacun
a son seuil de tolérance. C’est important, dans
ces conflits-là, d’avoir une personne neutre
qui apaise les choses. Tout ce que nous voulons, nous, c’est
la paix et un respect des uns et des autres.
Opladis : Watermael-Boitsfort
compte près de 25.000 habitants
: quelle est la proportion de seniors ? Et quelles activités
leur proposez-vous spécifiquement? Pratiquement,
un quart de la population (24,5%) a plus de 60 ans. Je vous
ai parlé des promenades possibles:
il y a la forêt et les parcs. Au niveau culturel, citons
les expositions, le Centre culturel, le cinéma du
mercredi soir. Au niveau sportif, des activités spéciales
sont organisées pour les seniors. Il y a aussi un
cyber-espace, un lieu d’apprentissage de l’informatique
ouvert à tous publics, qui propose des formations
spécifiques pour les seniors. Ces formations n’auront,
bien sûr, qu’un temps parce que, dans 10 ans,
les nouveaux grands-parents entreront dans le troisième âge
en ayant la maîtrise de l’informatique. Il est
important d’être très attentif à cette évolution
car, en attendant, durant cette période transitoire,
il ne faut pas négliger l'information communale via
les médias papier traditionnels, parallèlement à l'information
en ligne. Il ne faut pas aller trop vite, afin que tout le
monde continue à avoir accès à l’information.
Il y a aussi toute la problématique de l’installation
des bancs, des chemins, de l’accessibilité,
etc. et une nouvelle conception à adopter dans la
construction de logements. Autrefois, on construisait pour
des familles. Or, il faut qu’on prenne conscience qu’on
ne pourra plus construire des maisons de repos, qui se médicalisent
de plus en plus. La stratégie, à long terme,
consiste à garder les personnes le plus longtemps
possible chez elles. Pour ça, il faut mettre en place
des services à domicile, des soins, des repas… A
Watermael-Boitsfort, nous avons également une équipe
technique de services à domicile, pour les petits
bricolages d’intérieur: accrocher un cadre,
installer une prise supplémentaire, etc. Dans la conception
de nouveaux logements, il faut penser que la famille va vieillir
et donc, dès à présent, penser à mettre
des portes suffisamment larges pour pouvoir un jour déambuler
dans son appartement avec une chaise roulante. Aujourd’hui,
quand on a la chance de pouvoir encore construire et d’avoir
des terrains, il est devenu important de concevoir les logements
différemment.
Opladis : Pour
nos lecteurs qui, de passage à Bruxelles,
feraient un crochet par Watermael-Boitsfort, quels sont les "must" à ne
pas manquer ? Je dirais les promenades dans les cités-jardins,
les petits sentiers et les venelles. Les 3 tilleuls, qui
est un lieu-dit, les deux parcs régionaux. Nous avons
aussi, pour ceux qui arrivent par Groenendael, la Porte de
Watermael-Boitsfort, signalée par la superbe sculpture
contemporaine du sculpteur italien Mauro Stacciolli. Nous
avons aussi certains immeubles récents qui mériteraient
d’être classés comme ceux de la Royale
Belge, de CBR ou de Glaverbel, qui sont d'authentiques monuments
de l’architecture contemporaine.
Opladis : Et
puis vous avez un hippodrome. Même si, aujourd’hui,
les chevaux n’y courent plus, il s’y passe pas
mal de choses. Exactement ! Et d’ailleurs, l’histoire de cet
hippodrome est intéressante. Son entrée est
située sur Bruxelles-Ville, la grande majorité du
terrain s'étend sur Uccle et nous avons, en réalité,
seulement une petite languette de terrain.
Historiquement,
pourtant, cet hippodrome a toujours appartenu à Watermael-Boitsfort,
si bien que, depuis 40 ans, nous avons un jumelage très
efficace avec la commune de Chantilly qui héberge
elle aussi un superbe hippodrome.
Ce n’est pas rien
!
Opladis : Merci de votre accueil,
Madame la Bourgmestre. Bonne continuation à la
tête de la plus verdoyante commune bruxelloise ! C’était un plaisir pour moi. Votre site est
particulièrement intéressant.
Une
interview réalisée le 7 juillet 2004 par Memogrames,
pour compte de Opladis.