Avocat, chargé de cours à l’ULB, député régional bruxellois et bourgmestre d’Etterbeek, Vincent De Wolf a des journées bien remplies.
Né en 1958 à Etterbeek, dans le « quartier des Casernes », celui qui préside aux destinées de la commune depuis dix ans déjà est
fier d’être un Etterbeekois de souche. Après des études primaires et secondaires à l’Athénée Royal d’Etterbeek, Vincent De
Wolf a poursuivi des études de droit d’abord, de criminologie ensuite à l’ULB, où il devint assistant alors qu’il étudiait encore.
Il entre en politique en 1983 sur la pointe des pieds, en qualité de conseiller CPAS. Six ans plus tard, il est conseiller communal, puis échevin de l’enseignement.
A la mort de son prédécesseur, Léon Defosset, la section locale du PRL le plébiscite et propose sa candidature au poste mayoral.
Malgré cette vie professionnelle et politique intense, Vincent De Wolf, marié et père de trois filles, développe aussi quelques passions: la pêche,
le cin éma et la cuisine italienne, notamment.
Opladis : Monsieur le Bourgmestre, vous êtes un homme que l’on croise partout : tantôt dans les couloirs de l’ULB, tantôt
au Palais de Justice ou sur les travées du Parlement bruxellois. Et puis, surtout, à Etterbeek, où vous êtes le mayeur depuis plus de dix ans déjà.
Tout d’abord, vous devez savoir que j’ai succédé à quelqu’un qui était un homme politique important dans notre pays : Léon Defosset, ministre fédéral
et ancien président du FDF. Je suis, pour ma part, un interlocuteur de souche : mon père était fonctionnaire au CPAS d’Etterbeek et j’ai toujours habité la commune.
On voit très souvent, en ville, que les bourgmestres viennent d’ailleurs. Ils sont parachutés d’une autre région, d’une autre commune. Ce n’est pas mon cas
: né prématurément, je suis passé de la couveuse à notre maison familiale d’une rue proche de la caserne, face à l’hôpital. Je n’ai jamais
quitté la commune et j’ai été, de surcroît, le plus jeune bourgmestre de Bruxelles.
Opladis : Donc, prématuré en politique aussi ?
Oui, on peut dire cela. En janvier 1992, j’ai été nommé bourgmestre, à 33 ans, d’une commune de quarante mille habitants. A l’époque, à Bruxelles,
plusieurs bourgmestres avaient 80 ans ou plus. Je faisais donc vraiment figure de jeunot. Des articles de presse dressèrent des portraits parallèles, du benjamin au doyen. Voici plus de
dix ans, ce n’était pas dans les habitudes de désigner comme bourgmestre de communes importantes un tout jeune. Imaginez : la plupart des fonctionnaires étaient tous plus âgés
que moi, mes collègues du collège aussi et beaucoup de conseillers… Mais cela s’est bien passé puisque j’ai déjà été reconduit à deux
reprises.
Opladis : Et aujourd’hui, vous êtes non seulement bourgmestre, mais aussi député régional. Ce sont des fonctions complémentaires ?
Absolument ! Au parlement régional, je suis fort actif en matière de logement et de santé, mais aussi pour tout ce qui concerne l’aménagement de la ville, l’urbanisme,
la mobilité. Il faut se rappeler qu’Etterbeek a été la première commune à disposer d’un plan de circulation à Bruxelles.
Opladis : Et si vous nous présentiez cette commune d’Etterbeek, qui vous tient tant à la peau ?
Commune de 315 hectares avec 40.700 habitants, Etterbeek affiche une des densités les plus fortes en Belgique. On est situé entre des communes comme Bruxelles-ville, Woluwe-Saint-Lambert,
Schaerbeek ou Auderghem. Il n’y a rien qui existe à Bruxelles qui n’existe pas chez nous. Nous sommes vraiment le résumé de tout ce qu’il y a ailleurs : des villas
et maisons de maître avec des familles aisées et des quartiers plus pauvres socio-économiquement – cette mixité sociale constitue aussi la richesse de notre Commune -
, une population étrangère mais aussi une forte communauté de fonctionnaires européens, etc. Et notre CPAS a de lourdes responsabilités avec un hôpital et deux
homes pour personnes âgées.
Nous avons aussi le réseau scolaire le plus dense du pays. Dans la mesure où c’est une commune ancienne, à tous les coins de rue, vous avez tantôt une école libre,
tantôt un établissement officiel (enseignement communal ou de la Communauté française). Etterbeek accueille aussi l’Athénée flamand le plus important de
Bruxelles, une école de formation continue et une école supérieure de kinésithérapie, en face de la Maison communale. Enfin, la VUB est installée en partie sur
notre territoire. Nous accueillons de la sorte plus de 15.000 étudiants. Ce n’est pas sans problème, car les étudiants peuvent être bruyants et ne pas respecter systématiquement
les règles élémentaires de civilité.
Opladis : Autant de défis qui ne semblent pas vous effrayer. A Etterbeek, le bourgmestre est en charge des matières les plus délicates, me semble-t-il ?
En charge de tout ce qui est humain : depuis la nouvelle législature, j’ai effectivement des attributions plus difficiles que précédemment, parce qu’il faut créer
beaucoup de choses. Je suis en charge de la jeunesse et, à l’opposé, du troisième âge, ainsi que de l’aide sociale et des personnes handicapées.
Opladis : Un senior etterbeekois me confiait avoir été atteint par le virus de l’informatique à cause de vous. Comment est-ce possible ?
Je vois à quoi ce monsieur fait allusion. Pour l’informatique et Internet, il y a ceux qui sont nés avec l’ordinateur et ceux qui sont nés avant ! Moi, à 45 ans,
je suis au milieu : quand j’ai commencé le barreau, l’ordinateur n’existait pas dans les bureaux d’avocats. Cela a commencé 3 ou 4 ans plus tard et j’ai laissé mes
collaborateurs travailler là-dessus, sans m’y atteler moi-même. J’ai un jour rencontré quelqu’un qui a passé quelques temps à m’inculquer les
rudiments et cela a quand même provoqué un déclic : je sais maintenant, via le réseau, aller chercher un document chez un collaborateur, le consulter, le travailler, l’imprimer,
l’envoyer, etc. C’est élémentaire, mais je ne savais pas le faire voici quelques temps encore.
Je me suis dit que pour nos seniors, ce devait être frustrant d’entendre leurs petits-enfants parler d’internet, de mails, de forums… Et nous avons donc créé un module
de formation gratuit pour le troisième âge. On a adressé un courrier à toutes les personnes de plus de 60 ans de la commune, soit près de 7.000 personnes, les informant
que la commune leur offrait un module de formation de promotion sociale à la pratique du traitement de texte, à la découverte de l’informatique de base et à la pratique
de l’Internet. Cela a été un succès considérable : plusieurs centaines de personnes sont venues et toutes celles qui ont commencé la formation l’ont terminée.
Beaucoup m’ont envoyé ensuite des e-mails m’annonçant : «voilà, j’ai quitté la préhistoire », « Grâce à vous, je me
suis connecté », « je suis sur le net », etc. Ce fut très valorisant sur le plan humain et la plupart de ces mamys et papys m’ont écrit que, maintenant, ils
pouvaient ainsi dialoguer avec leur petit-fils, leur petite-fille.
Opladis : Ils pourront ainsi vous lire bientôt sur Websenior! Ce n’est certes pas votre seule action en direction de nos aînés ?
Nous avons créé une asbl « activités socio-récréatives », au sein de laquelle on a réuni toutes les initiatives prises dans le passé, essentiellement
pour le troisième âge. Il y a ainsi un voyage une fois par an, qui a accueilli jusqu’à 900 personnes, soit une vingtaine de cars. Un projet tellement lourd à gérer
qu’on organise désormais deux voyages annuellement.
Par ailleurs, les clubs du troisième âge organisent divers après-midis, des goûters, des sorties au théâtre, des visites culturelles et même des voyages à l’étranger,
l’Egypte par exemple. Le public est moins nombreux, mais fidèle.
On a aussi tout l’aspect Aquagym, maintenant que la piscine est à nouveau ouverte. On sait bien que les dames d’un certain âge - les messieurs devraient suivre leur exemple -
aiment pratiquer l’aquagym : c’est une façon agréable de rester en forme.
Enfin, tout récemment, nous venons de créer quelque chose d’assez unique, je crois : le conseil consultatif des personnes handicapées. L’idée est venue d’une
rencontre dans mon bureau avec un handicapé : il souhaitait attirer mon attention sur différents aspects de la circulation dans la commune. Je dois reconnaître que personne n’avait
pensé à cet aspect des choses : on avait certes soigné l’accès des trottoirs pour les moins valides, mais la texture même employée pour ces trottoirs faisait,
qu’en cas de pluie, la personne moins valide était vraiment en difficulté. Cette rencontre m’a convaincu de la nécessité de prendre l’avis de ces gens avant
de créer des infrastructures. On a mis un an à rencontrer toutes les associations concernées aux niveaux régional et local. Et la première réunion de ce conseil
consultatif des personnes handicapées s’est tenue mi-octobre 2003. Ce conseil s’est penché par exemple sur notre projet de chèques-taxis : qui doit en bénéficier
? et sous quelles conditions ? On a suivi exactement l’avis qui a été donné : par exemple, la personne de plus de 80 ans est considérée d’office comme handicapée,
mais un plafond de revenus a été fixé au-delà duquel les chèques ne sont plus octroyés.
Opladis :Etterbeek a également investi de gros budgets dans un home de belle capacité, je crois ?
Effectivement, après huit ans de démarches administratives, nous avons inauguré en mars 2003 un nouveau home, ultra moderne, d’une capacité de 120 lits et pour lequel
un budget de 600 millions d’anciens francs, soit 15 millions d’euros, a été débloqué. Dans l’avenir, l’ancien home va être totalement rénové.
Nous disposerons ainsi de deux homes répondant aux normes actuelles.
Je pense que peu de communes peuvent dire qu’elles font un effort aussi important avec aussi une volonté d’humanisation, d’esprit de famille à conserver, c’est-à-dire
l’inverse d’un grand building avec des couleurs d’hôpital. On a créé avec les architectes un bâtiment où, à chaque étage, existe un lieu
de rencontre, un grand espace de rencontre avec la possibilité de boire un verre, de regarder la télévision. Personne ne reste cloîtré dans sa chambre : même si
les pensionnaires restent à l’étage, ils peuvent ainsi aller dans une sorte de salon TV, qui n’a rien d’un petit local avec porte fermée, parce qu’un espace
de vie.
Opladis : Etterbeek a aussi initié une expérience de « maison communautaire » pour jeunes retraités. C’est une idée venue d’Angleterre, n’est-ce
pas ?
Vous voulez parlez des « maisons abbeyfield » C’est unique à Bruxelles. Cela nous vient effectivement d’Outre-Manche. L’idée est de retarder autant que possible
l’entrée de la personne âgée en maison de retraite ou en milieu hospitalier. Ce projet concerne des personnes de 60 à 70 ans qui décident de vivre en communauté :
cela implique qu’on crée de petits appartements privatifs, mais avec des fonctions communes : une buanderie commune, une cuisine commune, … Ainsi, les personnes vivent véritablement
en collectivité, tandis qu’un contrat de vie négocie l’ensemble dans le respect des statuts de l’asbl. Notre commune a mis à disposition trois maisons liaisonnées,
pour les transformer en quelque sorte en « hôtel » avec salle à manger, cuisine, buanderie et jardin communs. Un concierge assure un peu l’équilibre de l’ensemble.
Des loyers extrêmement bas sont demandés, puisqu’il s’agit d’une initiative non commerciale, sans recherche de profits. Les personnes paient le prix coûtant de l’exploitation
de l’ensemble de la maison, mais ils s’occupent de leur nourriture eux-mêmes, ils préparent en commun, à tour de rôle, leurs repas et assurent l’entretien.
C’est une vie en commun. Certes, ce n’est pas facile non plus de quitter ses habitudes : il y a des avantages et des inconvénients et le recrutement des volontaires s’effectue
avec prudence. C’est la première maison Abbeyfield à Bruxelles. Je crois que c’est important.
Opladis : Voilà effectivement une expérience qui ne manquera pas d’intriguer bon nombre de nos lecteurs et qui fera peut-être des émules. Merci de nous l’avoir fait
découvrir, Monsieur le Bourgmestre. Merci de votre accueil et bonne continuation.
Une
interview réalisée le 17 novembre 2003 par Memogrames
sprl,
pour compte de Opladis.