L’ange de la montagne, vainqueur du Tour
de France en 1958, est décédé ce
mardi 6 décembre des suites d'une embolie pulmonaire.
Il aurait eu 73 ans le 8 décembre 2005.
Son visage d’ange est inséparable de l’épopée
cycliste des années 1950. Plutôt petit, chétif,
1,73 m pour 58 kilos, « premier communiant » aux
joues glabres et au regard transparent, Charly Gaul est
resté une énigme.
Il est reparti vers les cimes avec ses dons et secrets,
et cette manière toute personnelle qu’il avait – inimitable – de
monter un col en lâchant un à un ses adversaires.
Une petite cylindrée, certes, mais les moulinets
de ses jambes et les bondissements de cabri qu’il
se permettait laissaient bouche bée. Et toujours
ce visage d’ange aux yeux bleus.
Plutôt que le champion qui remporta deux Tours d'Italie,
en 1956 et 1959, et le Tour de France, en 1958, qui fut
sacré meilleur grimpeur du Giro en 1956 et 1959,
et roi de la montagne de la Grande Boucle en 1955 et 1956,
c’est l’autre face du personnage que je voudrais évoquer.
Car il y avait chez l’athlète luxembourgeois
une sorte de personnage de la mythologie grecque. Imprévisible,
surtout. Un jour demi-dieu, un jour malchanceux en diable.
Personne ne savait à quoi s’attendre avec
lui. Il fut aussi un demi-dieu en enfer, comme dans ce
Giro épouvantable de 1956 quand, dans la région
de Trente, au sommet du Monte Bondone, par un temps glacial,
dans le brouillard, la neige et le froid, il gagna l’étape
et du même coup de glaive héroïque le
Giro. Une photo de lui, enroulé dans une couverture
et évacué par des bras compatissants, est
restée célèbre. Sa grimace était
presque incongrue. Comment, Charly savait souffrir ?
Je ne l’ai vu qu’une fois, vingt secondes tout
au plus, à l’arrivée d’une course, à Ougrée,
près de Liège. J’avais dix ans. C’était
au printemps de sa dernière campagne cycliste, en
1965, la plus pénible sans aucun doute, car ses
jambes commençaient à refuser du service.
Il avait plu toute la journée, mais en fin d’après-midi,
un rayon de soleil était venu jeté sa lumière
glauque sur la ligne d’arrivée. Tous les coureurs étaient
rentrés aux douches depuis longtemps, la circulation
rétablie. A vrai dire, mon ami Rico et moi, nous
attendions près d’une limousine rose que le
papa de mon ami s’en revienne pour retourner en Simca
chez nous. C’est alors qu’il apparu, luisant
comme un ver, maculé de boue, mais le regard clair,
et une grimace identique à celle du Monte Bondone
: Charly Gaul !
Une belle femme blonde, le corps en fuseau dans une robe
collante, talons hauts et cheveux ondulés, sortit
de la limousine pour lui chuchoter un mot qui se perdit
dans le vent. Charly saisit au vol un sac de voyage et
repartit se changer.
Rico et moi, nous restâmes bouche bée. Quoi,
le vainqueur du Giro et du Tour, là, dans cette
course de seconde zone, et aucun de ses coéquipiers
ne l’avait attendu, personne ne se préoccupait
de lui. Il rentrait comme un chien mouillé et… Non,
c’était incompréhensible. Anormal et
incompréhensible. A cette époque-là,
ma sœur lisait un livre de Gilbert Cesbron qui s’intitulait
Avoir été.